La Civilisation,
ma Mère !...

Driss Chraïbi - 1972

Elle ne dormit pas cette nuit-là. Elle vint dans ma chambre, me tint éveillé jusqu'au chant du coq. Tout se mélangeait dans sa tête : les deux films, fiction et réalité, romanesque et violence, et sa propre enfance qu'elle avait presque oubliée et ce monde de bruits et de fureurs où elle venait de faire irruption. Une seule porte ouverte. Par cette vanne, par torrents, tout entrait en elle d’un seul coup et elle essayait d’endiguer ce qui était étranger à sa nature, d’assimiler le limon propre à la fertiliser un jour.

Habituée à compter sur ses doigts (ceci est ma maison et j'y mourrai, celui-ci est mon époux, celui-ci est mon fils, celui-là mon autre fils et tout le reste n’a jamais existé pour moi, m’est totalement inconnu), habituée depuis qu’elle était au monde, depuis trente-cinq ans, à la stricte vie intérieure (peu de pensées, très peu de vocabulaire, quelques souvenirs épars et déteints, beaucoup de rêves et de fantasmes), elle avait toujours été entourée d’une pluie de silence et les seuls dialogues qu’elle pouvait avoir avec les trois étrangers qui habitaient avec elle, c'était ça : le ménage et les repas. Et sa solitude était d'autant plus âcre et vaste que son activité quotidienne était débordante : elle moulait le blé, le tamisait, fabriquait de la pâte, faisait du pain, le cuisait, lavait la maison à grande eau, cirait les chaussures, cuisinait, jouait du tambourin, dansait pieds nus, nous racontait des histoires pour nous égayer, chassait les mouches, faisait la lessive, le thé, des gâteaux, le pitre quand nous étions tristes, repassait le linge, brodait, sans se plaindre — sans se plaindre. Ne se couchait que lorsque nous étions endormis, se levait avant l'aube et le reste du temps elle nous écoutait. Pourquoi auraît-elle été malheureuse ainsi ? Le bonheur ne s’apprend qu’avec la liberté.

Alors, brusquement et tout ensemble, le monde extérieur et la violence de la liberté s'étaient abattus devant et sur elle comme un déluge d’équinoxe, elle en avait peur, elle serrait les dents et ces quatre ou cinq éléments qui avaient composé sa vie pendant des années, des années, et qui la peuplaient, usés mais si familiers, afin de ne pas se perdre, de préserver son intégrité personnelle — afin de ne pas être dépassée par l'événement. Elle savait nos tentatives de la sortir surtout d’elle-même, de gratter la rouille à la recherche de l’âme, elle nous était reconnaissante de notre tendresse, ne demandait pas mieux que de grandir et de porter l’âge qu’elle avait. Avec son corps de trente-cinq ans et son âme de trente-cinq ans, Mais pourquoi ?

Toutes ses questions, cette muit-là, toutes ses angoisses aboutissaient à la même interrogation : pourquoi ? Elle ne cherchait pas à savoir mais à comprendre, à être et non à avoir ou posséder.

Tant que dura la nuit, elle me parla. Et je l’écoutai. Pour la première fois de ma vie. Les arguments, la raison, l’abstrait n'avaient pas de prise sur elle. Non que son cerveau se fût atrophié dans la solitude, mais parce qu’elle ne pouvait assimiler aucun contenant qui n’eût un contenu propre et les mots, si simples soient-ils, que s'ils avaient un sens-odeur et un sens-couleur et un sens visible et un sens tactile et un sens sensible.

Et moi, j'avais beau puiser dans ma langue maternelle, puis mouler les mots dans celle de ma pensée pour les retraduire dans les termes de mon enfance, jamais je ne pus trouver ceux qu'il fallait. Les mots n’avaient plus désormais qu’un seul sens : celui qui s’adressait au cerveau, Secs comme lui. Déshumanisés et déshumanisants.

À partir de ce moment-là, le soldat fut dépassé par les événements. Je ne l’ai plus revu en tout cas, bien que par la suite je l’aie cherché sous mes pieds quand la foule s’est mise en marche. Maman avait levé le bras — et le squelette du régime de dattes comme une baguette de sergent-marjor — et moi mon chapeau immense : la marée humaine monta vers la villa. Ce furent d’abord les voix qui affluèrent, chargées du limon de la patience — deux à trois mille gosiers répétant à perce-tympan les articles de la Constitution Universelle des Peuples Non Encore Indépendants (P.N.E.I.) :

— …Article trois : l’attitude de tremblement et de stupéfaction n’est plus de mise. Aucun pigeonneau, quand lui poussent des ailes, n’est stupéfié ni ne tremble devant ses parents pigeons… alors pourquoi nous ?...

— Article quatre : nous avons nos quatre membres et nos trente deux dents — on ne pourrait pas en dire autant de ceux qui nous dirigent.

Je connais la foule. Ma foule. J'y ai toujours vécu. Elle scandait, ivre du désir de vivre. Je connais mes copains qui pouvaient diriger et canaliser deux ou trois brigades de policiers. Ils ne pouvaient plus contenir cette foule. Je ne connaissais plus ma mère. Ni ses amies à qui elle avait insufflé le mouvement, comme il est dit dans les saintes Écritures : Dieu façonna l’homme d'argile et lui insuffla la vie. Ces femmes-à et surtout ma mère — ma mère ! — représentent une force capable de triompher sur un ring en deux rounds, j'en ai eu la révélation ce jour-là. Elles ne pouvaient plus se payer de mots, Elles avaient attendu toute leur vie — riches de l’attente de leurs aïeules et bisaïeules, une patience de plusieurs siècles qui pouvait faire évaporer l'océan Atlantique, sinon leur destin passif, Elles avaient faim et soif d’exister. Par elles-mêmes et pour elles-mêmes et non plus pour les autres, Je ne suis peut-être pas aussi savant que le petit loustic qui mange un journal à son petit déjeuner — mais c'est ce que j'ai ressenti à cette heure. Elles ne s'étaient pas réveillées pour entendre et manger et boire des mots.

La grille fut comme escamotée (j'ai su plus tard que le Russe l'avait vendue à la criée) et ces femmes d’un autre âge, que j'avais toujours crues pacifiées par les siècles, entraient en rangs serrés dans le jardin, silencieuses et décidées comme un outsider qui livre son premier combat. Et c’est alors qu'une fenêtre de la villa s’est ouverte.

Un grand impavide coiffé d’un képi apparut. Longtemps il nous considéra comme si nous faisions partie intégrante de sa personne. Et ma mère le considéra aussi comme si elle et lui étaient seuls en présence, sur une île déserte. Puis il leva les bras au ciel, les mains nouées et la pomme d’Adam tressautante. Le quartier d’Anfa tout entier l’applaudit : une seule et même déflagration, depuis le Russe jusqu’au ressac de la mer.

Je regardais maman. Elle était la seule à ne pas applaudir.

— Qui est-ce ? m'a-t-elle demandé.

— Tougoul, voyons ! ai-je répondu. Tu ne l’as pas reconnu ?

— De Gaulle ? m’a-t-elle dit, pensive. C'est étrange. J'ai cru voir ton père. Il lui ressemble trait pour trait.

— Mais il a un képi.

— Oui, évidemment.

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