Le voile noir

Anny Duperey - 1992

Voilà. C'est tout.

J'ai eu beau faire des efforts, me creuser la tête, des huit premières années de ma vie ne me reste que ce que j'ai dit. Quelques pages autour du vague souvenir d'un quartier, de l'ambiance d’une maison et de quelques détails qui me furent pour la plupart rapportés par la suite.

Aucun visage, aucune parole, aucun trait de caractère de ceux qui furent mes proches. Ma mémoire a gommé tout l'humain de mon enfance. Rien d’EUX, surtout, comme s'ils n'avaient jamais existé. C'en est presque choquant. Moi, cela me choque de pouvoir écrire trois pages sur les chats et pas même trois lignes sur ceux qui m'ont mise au monde. Je savais bien que c’est à cette ombre que je m'attaquais en décidant d'écrire ce livre, mais j'espérais naïvement qu'ayant enfin tiré ces photos du tiroir où elles étaient enfermées il me reviendrait grâce à elles des bribes de souvenir, une petite part de ma vie avec eux. De ma vie, tout simplement. Je ne m'attendais pas à me retrouver si vite et si complètement impuissante.

Pourquoi avoir voulu me heurter à ce mur ? J'aurais dû laisser ces images dormir à jamais dans leur boîte — comme eux. Quelqu'un viendrait m'affirmer que cet homme et cette femme qui sourient en noir et blanc ne sont pas mes parents, il n’y aurait aucune certitude ancrée en moi qui me permette d'affirmer te contraire. Ils me sont inconnus. Et l'enfant qui sourit à leur côté me l’est aussi…

Je me sens pauvre, amputée. Arrivée au milieu — possible sinon probable — de ma vie, je voudrais, avant de pencher vers le deuxième versant, me connaître. Il me manque pour cela une part importante de moi-même, ma définition première. « Tout se joue avant six ans », dit-on. Avec son caractère propre mais aussi avec ce qu’on a hérité de son milieu et de ses parents. Quelle est ma part et quelle est la leur ? Que m'’ont-ils transmis, à part leur amour, qui est lui-même devenu abstraction ?

C’est un phénomène classique, paraît-il, que ce « voile noir » sur ce qui a précédé un grand choc. Cette période d’oubli est parfois de courte durée… Je crois pouvoir affirmer, quelque trente ans plus tard, que ce n’est pas mon cas. Il peut se déchirer un jour, dit-on… À la faveur de quel apaisement ? Ou de quel nouveau choc ? Et de quel prix devrai-je payer mon enfance et leurs visages retrouvés ? De regrets plus déchirants ? À moins que l'heure ne soit venue de ne plus rien regretter…

Questions inutiles. Je dois donc garder cette impression que je suis née du matin où ils sont morts. Et puisqu'il a fallu qu’ils meurent jusque dans ma mémoire pour que je puisse vivre après, je suis bien obligée de croire que cette amnésie doit être charitable.

home

?